vendredi 15 octobre 2010

Vimanarama - Bollywood par Grant Morrison

L’amateur de comics a entendu le nom de Grant Morrison au moins une fois dans sa vie. Souvent plus. Actuellement, l’auteur peut donner l’impression de diviser les foules parmi les lecteurs de Dc, certains n’hésitant pas à l’accuser d’avoir dénaturé « leur » Batman. Si on regarde les chiffres de vente de la série « Batman Et Robin », on se rend compte que les lecteurs ne sont pas si mitigés que ça, et que les détracteurs font juste beaucoup de bruit. Il n’est pas question de remettre en cause les goûts de chacun ici, mais davantage de souligner l’originalité des écrits du scénariste. Que ce soit dans des récits originaux ou en reprenant des personnages déjà existants, Morrison a toujours une quantité d’idées impressionnantes, et une identité très affirmée, qui fait qu’on reconnaît son style, sans pour autant avoir l’impression qu’il se répète.

Rien d'inhabituel pour Ali
                                              
Vimanarama est une bouffée d’air frais dans le monde des comics. Publié mensuellement en 2005, cette minisérie en trois épisodes mélange l’image que l’on peut avoir du folklore hindou à la frénésie du monde des supers héros. Alors bien sûr, trois épisodes, c’est très court, et on peut se demander si créer un nouvel univers, présenter des personnages originaux et raconter une histoire construite sera possible. Bien sûr, les arcs de trois épisodes de « Batman Et Robin » sont un condensé d’action dans lesquels l’histoire n’est jamais mise de côté. Mais on connaît déjà les personnages et le monde dans lequel ils évoluent. Avec Vinamarama, c’est une autre paire de manche.

Exit donc Gotham City, et bonjour la banlieue de Londres, où tout le monde se connaît, où les petits commerces existent encore, et où la famille a un rôle non négligeable. Pour un peu, on se croirait dans l’une de ces comédies sociales dont le Royaume Uni s’était fait une spécialité, avec ce côté intimiste, ces personnages hauts en couleurs, et la confrontation entre tradition et modernité. Le jeune héros, Ali est un garçon ordinaire, vivant au jour le jour sans se montrer remarquable. L’aspect communautaire (mais pas communautariste) est appuyé avec beaucoup d’enthousiasme par les dessins de Philip Bond. Censé dessiner We3 pour Morrison, le dessinateur a essuyé les changements de plan du scénariste (sa fable animalière ayant finalement été confiée à Frank Quitely). Son coup de crayon donne un côté vraiment attachant aux personnages, dans un style cartoon qui n’est jamais ridicule. Les traits ne sont pas réalistes, ils sont même parfois un peu géométrique, mais on est très loin des atrocités d’un Humberto Ramos qui parvient à rendre risible des scènes d’émotion censées être poignantes.


Une famille ordinaire
 
On parvient toujours à suivre l’action, les personnages sont reconnaissables, et le travail sur la couleur apporter une dimension psychédélique à l’ensemble tout à fait bienvenue. Car si tout commence de façon assez simple, les événements vont vite prendre une tournure aussi surprenante que cosmique. Un voyage au centre de la terre pour retrouver un bébé va donner lieu à la libération de démons robots dans un cadre très bollywood où une romance va naître. L’amour d’Ali pour sa promise est aussi naïf que touchant. Morrison livre un récit plein d’humour, évitant le piège du gros gag gras et teintant son histoire de petites touches drôles et subtiles. C’est ce second degré et ce refus de trop se prendre au sérieux qui donne tout son exotisme à Vimanarama. D’ailleurs, on retrouve un peu ce côté frais et attachant de la série de Matt Groening et David X. Cohen, « Futurama ». Comme dans ce dessin animé futuriste, on découvre des technologies farfelues et une galerie de personnages loufoques. Leur nombre réduit contribue grandement à l’envie de découvrir ce que l’avenir leur réserve.


Car même si le cadre de l’action est spectaculaire, le cœur du récit reste au plus près des personnages. Et ce n’est pas l’arrivée de divinités aux allures de mannequins qui vont altérer la légèreté de ton, puisqu’au contraire, entre le garçon banal et le dieu magnifique, le cœur de la jeune Sofia balancera, créant un suspense insoutenable pour le lecteur. Et mêmes ceux qui ont les happy end prévisibles en horreur se prendront à espérer une issue positive pour notre petite famille d’allumés.

Mais l’amour n’est pas la seule des préoccupations dans Vimanarama. Le père D’ali, quand la fin du monde semble imminente, s’interroge surtout sur ce qu’il va advenir de son magasin victime des événements. Son frère, Omar, beaucoup plus traditionnel, est un caractériel qui s’impose avec beaucoup de vigueur, et les politiques de Londres sont plus occupés à se vendre l’un l’autre pour gagner quelques chances de survie en plus qu’à réfléchir à un moyen de sauver le monde.

Salut machin,ça va depuis l'autre jour?

Bien sûr, la fin du monde vient secouer tout ce petit monde, et lorsqu’Ali se décide à avouer ses sentiments à sa promise, elle n’entendra rien à cause du chaos ambiant. Effet comique garanti. Entre les dialogues vifs de Morrison et les crayonnés réjouissants de Bond, Vimanarama est une petite histoire qu’on aura plaisir à parcourir encore et encore, même si sa courte durée ne lui permet pas d’être aussi mémorable que d’autres œuvres du scénariste. On regrettera d’ailleurs que le titre n’ait pas muté en série régulière, ou au moins qu’il n’y ait pas eu de suite, d’autant plus que la fin du récit s’y prête largement. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un dieu dévasté par un chagrin d’amour être blessé mortellement par une feuille d’arbre volant au vent. Le côté métaphysique de l’histoire donne lieu à des scènes visuellement très réussies, aux couleurs criardes mais bien mariées. Le récit prend une dimension plus sérieuse à cette occasion, et interroge tant sur la religion que sur le rapport qu’on peut avoir avec elle. Les dieux doivent-ils guider les hommes ou bien les hommes doivent-ils se saisir de ce qu’on a à leur offrir pour transcender leur potentiel ?

Plus profond qu’il n’y parait, Vimanarama est un voyage initiatique, et une réflexion sur la confrontation des générations, la place de chacun dans une famille, et la capacité de tous à s’accepter et à accepter les autres, même si leurs différences ne nous sont pas toujours agréables. Les antagonistes agressifs, réfractaires à la différence passent au second plan, illustrant les difficultés à communiquer, mais c’est vraiment l’évolution de cette petite famille qui appuie le propos de l’auteur.

Vimanarama est une œuvre surprenante, touchante, drôle, se jouant des clichés, un vrai vent de fraicheur à découvrir !

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