mardi 3 mai 2011

World War Z

 
Depuis la sortie en 2005 de Shaun Of The Dead, une grande partie de la production zombiesque est composée de comédies, ou de zomédies pour employer un terme plus adapté. Comme si l’éventualité de voir les morts se relever prêtait à rire. Si ce parti-pris est moins présent dans le jeu vidéo, on en trouve des traces dans la série de Dead Rising par exemple. Aussi, lorsque l’on a pu découvrir il y a deux mois la première bande annonce du jeu Dead Island. Ce fut avec un plaisir non dissimulé. En effet, ce court-métrage adoptant un montage emprunté au Memento de Christopher Nolan parvient à raconter une véritable histoire en à peine trois minutes. Emotion, peur et horreur sont les ingrédients de cette recette qui renoue avec l’essence du mythe du zombie. Car on a tendance à oublier que les morts-vivants sont effrayants et que rien ne les arrête. Après un Guide De Survie En Territoire Zombie écrit avec un soin particulier et un second degré mordant, Max Brooks continue d’exprimer son amour pour les zombies avec ce véritable roman sociologique. Et il va adopter une vision très proche de ce qu’on a pu voir dans le trailer de Dead Island. Dès l’introduction, on comprend que le ton sera bien plus dramatique. La structure adoptée n’est pas celle d’une narration romanesque, puisque le texte est composé d’une succession d’interview. Le narrateur est un membre de l’ONU dépêché pour obtenir des données brutes sur la guerre Z, durant laquelle les goules ont envahi la terre. Dès cette introduction, le ton est cynique, montrant à quel point l’humain peut avoir une attitude inhumaine, même dans les pires situations. World War Z s’inscrit en effet dans l’héritage direct des œuvres de Romero, utilisant l’horreur comme moteur d’une dénonciation. La forme du roman se prête tout à fait à cet exercice pour plusieurs raisons. Pour commencer, les interviews sont nombreuses et dans l’ensemble assez courtes. Leur longueur donne beaucoup de rythme à l’intrigue, tout en permettant de développer des points intéressants. Mais surtout, à l’image de son narrateur, Brooks a manifestement effectué un travail de recherches préalables d’une densité impressionnante. C’est en effet un véritable tour du monde qu’on opère, et chaque description est très crédible. On a presque la sensation de lire un roman sociologique, qui décortique les fonctionnements de la société et s’appuie sur des données qui semblent fiables.


 


Mais contrairement aux exigences de la chef du narrateur, l’intervieweur et à travers lui l’auteur vont s’intéresser davantage à l’humain. Il y a une véritable réflexion sur la nécessité de donner un visage au conflit, aux victimes, de ne pas se contenter de présenter froidement mais les événements, mais au contraire de les humaniser, afin de faire prendre conscience de l’ampleur de l’horreur. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Brooks ne ménage pas son lecteur. S’appuyant sur une présentation chronologique des événements, développant ainsi le pendant et l’après, il commence par nous plonger dans un cauchemar horrifique dans une chine secrète et menaçante. C’est bien simple, on se croirait dans une description de l’apartheid, avec la disparition de témoins gênants, la participation active de l’armée à des opérations pour le moins douteuse et la loi du silence. Mais l’horreur n’est jamais loin et de ce point de vue, les scènes sanglantes sont d’un réalisme effrayant. Il n’y a pas de complaisance malsaine, mais les détails ne nous sont pas épargnés et on s’imagine aisément ce dont il est question. Du point de vue de la narration, l’immersion est également très forte, on a réellement l’impression de se faire raconter les événements de vive voix. Ce parti-pris se révèle donc rapidement très efficace. Et pas seulement parce qu’il permet de se plonger dans l’intrigue. Certains chapitres présentent ainsi des points de vue multiple sur un même conflit. Le plus frappant étant le conflit Israelo-Palestinien. Plutôt que de prendre parti pour l’un ou l’autre, Brooks fait le choix d’adopter le point de vue de chacun, évitant les clichés pour s’interroger sur les raisons de cette guerre. Il interroge également sur le sens que peuvent avoir les conflits quand le monde entier est sur le point de s’écrouler. Mais surtout, il dépeint une réalité nuancée et sans jugement. Ainsi, même lorsqu’on ne partage pas les idées des personnes interviewées, il devient facile de s’identifier à elles et de comprendre leurs motivations, même si on ne les accepte pas toujours. Surtout quand on se rend compte que le manque de confiance peut être la base de massacres.

Cette humanité dévorante donne beaucoup d’impact aux scènes les plus intimistes qui sont d’ailleurs nombreuses. Ce choix permet de rendre certaines situations déchirantes, comme au début de l’infection où les familles de personnes infectées ne comprennent pas pourquoi on leur fait abandonner leurs proches. Les remises en question des méthodes de l’armée, y compris contre ses propres concitoyens, est également bien plus forte grâce à ce procédé. Car Brooks s’interroge sur les fondements de notre civilisation, du moins ce qu’on croit en être les fondements, et la façon dont ils peuvent être facilement bouleversés, ignorés, voire bafoués en temps de crises. Plusieurs interrogatoires musclés auront donc lieu et nous rappelleront que même quand le monde s’écroule, la solidarité n’est pas aussi évidente qu’on pourrait le croire. A ce titre, le témoignage d’un soldat russe se révèle particulièrement éprouvant. On y apprend comme une tentative de mutinerie face à un traitement inhumain est contenue par les spetnaz, les groupes d’intervention de la militzia. Mais le pire est à venir, puisque les soldats sont alors menacés d’une arme et poussés à s’entretuer. L’horreur est donc omniprésente, mais elle n’est que rarement là où on pourrait le croire. Les grands tentent à tout prix de conserver leur pouvoir, et même les faibles ne sont pas toujours aussi bons qu’on aimerait le croire. L’interview de l’ancien directeur de campagne de la maison blanche est ainsi plutôt révélatrice, puisqu’on y apprend le refus du gouvernement d’avouer qu’il n’existe pas de remède contre la pandémie. Refus justifié par le fait qu’avoue cette faiblesse constituerait un suicide électoral. Pire encore, Brooks décrit les dérives des lobbys pharmaceutiques, qui présentent un vaccin contre la rage en sachant qu’il s’agit d’un placebo. La mise en évidence du réseau complexe impliqué dans ce genre d’escroquerie est aussi crédible qu’effarante et rappelle une réalité plus terrifiante que toutes les invasions de zombies du monde. Tactique facilitée par le silence (et même dans une certaine mesure l’aide) du gouvernement. Mais l’une des scènes les plus révoltantes se déroule en Himalaya, en pleine fuite de la population. Il est question d’une femme enceinte basculant dans le vide, à la vue de tous, sans que personne ne cherche à l’aider, privilégiant sa propre fuite. Mais la perte d’humanité s’exprime pleinement dans le rapport à la modernité. Une infirmière racontant le meurtre d’un collègue sur son blog pour attirer des lecteurs est aussi répugnant que proche de la réalité. Ce manque d’empathie est encore plus frappant lorsqu’un groupe de starlette s’enferme dans une maison fortifiée en Inde et décide de créer sa propre tv-réalité. Outre l’indécence de continuer à vivre dans le luxe quand la plupart des gens se battent au quotidien pour survivre, ces personnes continuent d’exhiber leur vie au mépris des souffrances des autres.




Mais malgré ce portrait profondément pessimiste d’une civilisation en pleine perdition, Brooks n’est jamais complètement cynique, et il semble subsister quelques lueurs d’espoirs dans son univers. Cette construction nuancée donne beaucoup de crédibilité à un récit qui se vit grâce au ton très vrai des interviews. C’est en rencontrant un assistant de Paul Redecker que l’on comprend que tout n’est pas blanc ou tout noir dans World War Z. Paul Redecker est le créateur d’un plan destiné à assurer la survie de l’espèce humaine. Conçu de façon scientifique, il est destiné à limiter les pertes humaines, tout en exigeant des sacrifices évidents. Ecrit sans aucun sentiment et sans aucune considération, ce plan tel qu’il est décrit glace le sang. Mais les apparences sont parfois trompeuses, comme on l’apprendra à plusieurs reprises. On pense en effet souvent que la CIA est une organisation toute puissante, omniprésente et omnisciente, mêlée à tout événement politique ou mystérieux. Mais si l’on en croit un membre de l’agence, la connaissance, arme la plus importante, s’obtient difficilement, et les actions de la CIA sont finalement plus souvent des réactions. Et en temps de guerre, y compris de guerre contre des morts-vivants, il faut être capable de s’adapter. Ainsi, un documentaire sur un assaut mené contre un fort rempli d’étudiants va-t-il devenir le médicament dont avaient besoin les survivantes souffrant d’un syndrome dépressif post apocalyptique. Pas parce que les étudiants ont survécu, non, mais parce qu’ils ont été héroïques, qu’ils ont été solidaires, qu’ils sont restés côte à côte du début à la fin. Du moins dans le documentaire, car la réalité est tout autre, et la merveille du cinéma a opéré en salle de montage où le réalisateur a pris soin de supprimer les scènes de jalousie, de mesquinerie, les mensonges, et les tromperies, qui composent pourtant le quotidien de tous. 

Mais si World War Z est une véritable plongée dans l’esprit humain et semble parfois s’éloigner de sa menace la plus directe, les zombies, les morts-vivants réservent au lecteur une quantité de scènes à la tension insoutenable plus qu’appréciable. Une course-poursuite à travers les murs en plastique des maisons d’un bidonville devient trépidante quand les dangers surgissent de tous les côtés.  Le quotidien misérable d’une famille va devenir infernal quand le père va se sacrifier pour permettre à son épouse et sa fille de s’enfuir. L’épisode le plus horrifique est certainement celui qui voit des survivants parisiens s’échapper dans les égouts. Outre les difficultés pour survivre dans un tel lieu, à la lumière limité, aux odeurs insupportables, et à la claustrophobie étouffante, la présente d’infectés menaçant de devenir des zombies d’un moment à l’autre va transformer la fuite en cauchemar. Ce chapitre est d’une violence viscérale renforcée par la description très précise des lieux et des conditions de survie. Viennent ensuite les conflits armés, pendant lesquels des militaires surarmés vont être submergés par les goules contre lesquelles leurs armes ne suffisent pas. Les morts-vivants sont lents, mais ils sont nombreux, et avancent jusqu’à ce qu’on les pulvérise, jusqu’à ce qu’on détruise leur cervelle. C’est cette avancée inexorable qui rend les zombies menaçants, c’est pour cette raison qu’ils n’ont pas besoin de courir comme des sprinteurs olympiques pour être terrifiants, et c’est pour cette raison que les zombies sont plus menaçants que les infectés. Max Brooks crie son amour pour ces créatures tout au long des près de 600 pages de son roman, autant qu’il crie son amour de la réflexion, sa volonté d’explorer l’âme humaine, et son amour de la recherche, qu’elle soit politique, sociologique, historique, géographique, ou scientifique. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les situations rencontrées et les qualités du roman, mais le mieux est encore de le lire, car c’est une expérience qu’on doit vivre pleinement.


World War Z n’est pas juste un roman fantastique, c’est une véritable étude sociologique, à la densité incroyable. Mais ce travail de recherches dantesque marque grâce à un travail d’écriture tout aussi spectaculaire, qui donne vie aux nombreux interlocuteurs, et qui rend leurs propos vrais. Les situations sont nombreuses et originales, et on a réellement l’impression d’assister à quelque chose. Max Brooks a déclaré lorsque les droits d’adaptation de son film au cinéma ont été achetés par la société de Brad Pitt, qu’il n’accepterait qu’on en fasse un film uniquement si c’était dans l’optique d’en faire le « Seigneur Des Anneaux du film de zombies ». Et si le projet semblait au point mort dernièrement, l’annonce du casting de Mireille Ennos (The Killing) pour jouer l’épouse du personnage joué par Brad Pitt est plutôt rassurante. Espérons un film à la hauteur du roman, même s’il évident qu’il ne pourra pas être adapté tel quel. Un livre que tout fan de zombies se doit de lire.

6 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. j'allais répondre que ton commentaire me fait chaud au coeur, mais tu l'as supprimé?

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  3. très bon article et fort bien écrit
    je voulais en faire un sur ce livre sur mon blog du coup je me dis que vais me contenter de renvoyer un lien vers ton article tant il est fort intéressant, et je te rajoute sur ma liste de blog

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  4. Merci beaucoup pour ton commentaire, ça fait vraiment plaisir. D'autant plus que j'ai effectivement eu à coeur de livrer un avis travaillé pour faire honneur au récit très dense de Brooks! Puis-je savoir comment tu es tombé sur mon article d'ailleurs?

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  5. eh bien en faisant des recherches justement quand j'écrivais mon article sur undead nightmare
    et j'ai découvert ton blog très sympa

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  6. ne trouvant comment te contacter je passe par cet intermédiaire pour te signaler que pour mon nouvel article sur Max Brooks je me suis permis de faire un lien vers ton site
    voilà histoire de te prevenir.
    cordialement

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